Delirium de Lauren Oliver

Résumé (Lecture Academy)

Lena vit dans un monde où l’amour est considéré comme le plus grand des maux. Un monde où tous les adultes de 18 ans subissent une opération du cerveau pour en être guéris. A quelques mois de subir à son tour « la Procédure », Lena fait une rencontre inattendue… Peu à peu elle découvre l’amour et comprend, comme sa mère avant elle, qu’il n’y a pas de plus grande liberté que laisser parler ses sentiments. Même si cela implique de quitter ses certitudes… « Ils prétendent qu’en guérissant de l’amour nous serons heureux et à l’abri du danger éternellement. Je les ai toujours crus. Jusqu’à maintenant. Maintenant, tout a changé. Maintenant, je préférerais être contaminée par l’amour ne serait-ce qu’une seconde plutôt que vivre un siècle étouffée par ce mensonge. »

Mon avis

Il est de ces lectures qui vous retournent complètement, vous transportent, vous font chavirer, et dont vous sortez émus, en colère, ravagés; dont vous ne sortez jamais complètement indemnes, ou jamais vraiment tout à fait. C’est ce que j’ai vécu avec Delirium : ce roman m’a tout simplement bouleversée, et bien que sa lecture remonte déjà à quelques mois, elle me hante toujours. Jamais lecture ne m’aura laissé autant de cicatrices – et je crois bien n’avoir jamais versé autant de larmes pour un livre. Je situe donc ce roman, et l’auteur qu’il m’a permis de découvrir, bien au-delà du coup de cœur : ça a été une véritable révélation pour moi.

Le sujet est simple mais original, redoutablement efficace et extrêmement bien mené par Lauren Oliver et sa plume acérée. Imaginez un monde dans lequel l’amour est considéré comme le plus fatal des maux. Où l’on lui a attribué le terme latin d’une maladie mortelle : l’amor deliria nervosa. Un monde dystopique, terrifiant, et qui, à bien y réfléchir, ne paraît pas si improbable que ça – ce qui le rend d’autant plus actuel et poignant. Un monde dont les autorités ont attribué tous les fléaux des temps obscurs passés à une cause unique : l’amour. Investis de la mission d’en guérir la population afin de garantir leur sécurité, ils ont instauré un Protocole, sorte de lobotomie que chaque citoyen subit à 18 ans, lui permettant de passer du statut de Vulnérable à Invulnérable – du statut d’être humain à celui de robot, pour dire les choses comme elles sont. Après le Protocole, et suite à une évaluation individuelle, les autorités imposent au sujet qui il doit épouser, et où il doit travailler (point de départ de la grande majorité des dystopies, l’absence de liberté dans les choix les plus personnels d’une vie étant le principal outil de régence d’un régime totalitaire). Une fois libéré de ses passions, de son humanité, le sujet est promis à une vie tranquille, protégée et heureuse – si tant est que l’on considère le bonheur comme une absence d’émotions et de sensations fortes. Une vie où une mère est incapable d’aimer son mari et ses enfants – tel est le prix à payer.
Toute l’intelligence du propos réside dans ce paradoxe : ce protocole, présenté et perçu en majorité comme une libération, condition sine qua non à la paix de l’être humain et de la société dans son ensemble, est en réalité la mort de l’âme, de ce qui fait de nous des êtres humains. Ce protocole ne guérit pas, il ne libère pas d’un danger : il est le point de départ d’un emprisonnement à vie, la fin de toute liberté individuelle.

C’est dans cet univers remarquablement bien construit, esquissé à travers un Portland dystopique, qu’évolue Lena, jeune héroïne de 17 ans sur le point d’aborder le tournant majeur de sa vie : sa majorité, son protocole, sa libération. Profondément humaine dans ses failles, faiblesses et emportements, Lena est une héroïne authentique, à laquelle je me suis tout de suite identifiée. Elle le dit elle-même : elle est une fille comme les autres, endoctrinée depuis sa naissance, élevée dans la peur de la maladie et l’attente fébrile du protocole dont elle croit fermement qu’il la libèrera, et lui permettra de commencer sa vie en toute quiétude.
Sauf que Lena n’est pas tout à fait une fille comme les autres. Dotée d’une sensibilité différente, marquée au fer rouge par la mort de sa mère, et aimant sincèrement les gens qui l’entourent, on sent en elle, dès le départ, un petit supplément d’âme, une fragilité, un vent de liberté prometteur.
Sauf que plane sur elle l’ombre du scandale, et la peur de l’hérédité : sa mère, contaminée et imperméable à toute tentative de guérison, n’a jamais suivi les règles, et s’est suicidée par amour.
Peu courageuse au début du livre, se conformant docilement à ce que l’on attend d’elle et à ce qu’on lui a toujours appris, Lena est dominée par la peur – peur de ce qui l’attend peut-être, ou peur de ce qu’elle sent de différent en elle? Mais, au fil des pages et des évènements auxquels elle se retrouve confrontée, elle se rend compte peu à peu que bien au contraire, cette date fatidique équivaudra à la mort de ce qu’elle est – et en vient à comprendre que la mort serait préférable à cette vie qu’on lui impose.

Deux personnages déterminants guideront son évolution : sa meilleure amie Hana, belle, drôle et rebelle, qui la première lui ouvrira la porte à d’autre possibles, horizons nouveaux et potentiellement dangereux; et, bien entendu, Alex, qu’elle rencontre en suivant malgré elle son amie dans ses frasques.
Alex est un personnage attachant et extrêmement touchant, que j’ai adoré. Il est un Invalide, un résistant clandestin dans les rues de Portland. Avec lui, Lena découvrira l’amour et la liberté, qui vont toujours de paire. A travers son regard, portée par son amour et le bonheur que lui procure ce qu’elle a toujours appris à considérer comme une maladie mortelle, elle apprendra à regarder au-delà des apparences, et découvrira le véritable visage, cauchemardesque, de cette société qui lui ment pour mieux la contrôler. Leur histoire est aussi belle, forte et touchante que peuvent l’être les premiers amours, d’autant plus qu’on la sait, dès le départ, condamnée. Plongés dans les pensées de Lena, nous découvrons peu à peu l’amour, les émotions exacerbées qu’il procure, et l’envers terrifiant de cette société répressive. Dès lors, les jours qui s’égrènent inexorablement vers son protocole se transforment en un compte à rebours intolérable, aussi angoissant qu’une mise à mort.
La tension monte crescendo, à travers trois parties majeures – que je ne détaillerai pas pour ne pas spoiler. Je dirais juste que certains évènements déterminants marquent un tournant dans l’histoire; le suspens s’accroît de page en page, devenant de plus en plus insoutenable et oppressant jusqu’à atteindre son paroxysme dans la dernière partie. La fin est terriblement émouvante, et tout aussi frustrante.

Si le style de l’auteur a été sujet à de nombreuses critiques – jugé trop détaillé, trop long, voire lourd pour certains, je l’ai quant à moi trouvé irréprochable. Quand le talent est au service de l’intrigue, on sait que l’on se retrouve en face d’un chef d’œuvre – et, non, je n’ai pas peur des mots, et cet avis n’engage que moi bien entendu. J’ai aimé l’acuité des descriptions, quasi-sensorielles – je pouvais presque sentir le soleil d’août me brûler la peau, et l’odeur du macadam brûlé me chatouiller les narines. Les images esquissées par l’auteur m’ont à de nombreuses reprises coupé le souffle, tant elles m’ont parues vraies, précises et poétiques à la fois. Là où de nombreux auteurs échouent, elle a su exprimer à la perfection des sensations insaisissables, qui tiennent de la magie pure : la beauté sanguinolente d’un coucher de soleil, les frissons que peuvent provoquer une simple caresse… Un point très positif aussi réside dans la construction de cet univers particulier et l’élaboration d’une mythologie qui lui est propre : placés en exergue à chaque début de chapitre, des extraits de textes de lois ou documents officiels de propagande des autorités décrivant les symptômes de l’amor deliria nervosa et les dangers qu’il comporte contribuent à donner une réalité concrète à ce monde.
Je le répète, cet auteur est une véritable révélation pour moi, et je lui voue une admiration sans bornes.

Vous l’avez sans doute compris, il m’a été extrêmement difficile de lâcher Delirium jusqu’à la dernière page – et, une fois celle-ci tournée, je me suis sentie vide et fébrile à la fois. Ce livre m’a hanté pendant plusieurs jours, et me hante encore aujourd’hui – à tel point que je ne sais vraiment pas où je vais trouver la patience d’attendre la sortie du deuxième volet de cette trilogie, Pandemonium, dont la sortie est prévue pour février 2012.
Si vous aimez la dystopie, et que vous recherchez de l’amour, des sensations fortes, de la poésie et un suspense insoutenable, alors n’hésitez plus une seconde : empressez-vous de lire Delirium, de Lauren Oliver.

Lilith

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1 commentaire

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  1. J’ai eu des frissons en lisant ton avis! J’ai lu Delirium cet été et j’ai adoré. Comme toi, ce roman m’a totalement percutée. J’ai été happée par les émotions, je me suis énormément retrouvée en Lena. Un livre coup de coeur et coup de poing!