L’Insouciance de Karine Tuil

Il est rare de faire une lecture qui nous pousse vraiment à réfléchir longtemps après l’avoir terminée, à remettre en cause nos certitudes, à réaliser que certaines vérités étaient sous nos yeux sans que nous ne les remarquions. L’insouciance fait partie de ces lectures-là. Je ne connaissais pas Karine Tuil, je suis ravie d’avoir découvert son travail. J’ai eu la chance de lire ce texte en partenariat ; pour cela un grand merci encore aux éditions Folio.

Ce roman n’est pas d’un accès des plus faciles. Le texte est riche, les personnages nombreux, et la narration ne reste jamais en surface. On y trouve des analyses fines et justes de rouages politiques, d’engrenages stratégiques, et de psychologies particulières. Il aborde un thème difficile avec la guerre en Afghanistan, et ses répercussions pour les hommes qui y survivent, telles que les amputations, les mutilations, sans oublier les sévères troubles psychologiques.

Karine Tuil porte un regard acéré sur les politiques, les hautes sphères du pouvoir. Elle nous dépeint un mode de vie totalement vicié dans lequel on fait – par exemple – mine de s’horrifier de la déchéance d’un collègue pour se consoler deux minutes après en se délectant d’un plat de restaurant étoilé. La manipulation et les jeux d’intérêt sont le pain quotidien de tous les personnages haut placés.

L’égoïsme, l’opportunisme, le cynisme ne sauraient être départagés tant ils s’illustrent ici. L’insouciance dont il est question, c’est à mon sens en premier lieu celle de François Vély, ne doutant jamais de rien, sûr de ses qualités et de sa position. Ivre de son propre statut, habitué à son existence bien rangée dans les milieux les plus privilégiés, il croit avoir tous les droits et n’a aucune notion de la portée de ses actes.

Le couple est aussi passé au crible du regard critique de l’auteur. Dévastateur, enchanteur ou bien en perte de vitesse, il génère aussi bien l’exaltation que le désespoir. Le personnage de l’épouse, incarné en premier lieu par Marion, puis par Sonia, met en lumière le rôle des compagnes des hommes puissants, à l’américaine. Un homme qui veut réussir est un homme qui tient une belle femme à son bras, qu’il lui porte par ailleurs des sentiments sincères ou non.

Le déplacement en Irak sera décisif, et d’une façon inattendue. La scène la plus violente du livre, qui précède la fin de l’insouciance, a été un vrai choc pour moi.

Que la désinvolture et l’égocentrisme mérite un châtiment, soit. Mais ici, il est poussé vraiment très loin. La violence et la barbarie des meurtres perpétrés paraissent en même temps prévisibles  et incroyables, parce que se reproduisant au sein de notre époque moderne.

L’insouciance perdue, ce n’est finalement pas uniquement celle de l’homme qui participe à une séance photo aux choix artistiques malheureux, ni celle des survivants des interventions armées. C’est la nôtre, à tous, après les attentats du Bataclan, après l’attaque niçoise. Elle réside dans l’impossibilité à manger en terrasse, prendre le train, aller à un concert, sans se demander : et si des tueurs faisaient intrusion ? Serais-je assez rapide à me jeter à terre ?

Et l’auteur persiste, comme pour inciter le lecteur à ne jamais renoncer : en amour ou dans tout autre domaine, il ne faut pas fuir les risques. Si tout s’écroule, tant pis. Mais il faut bien vivre, il faut bien avancer. Malgré le pessimisme de nombreux passages, il me semble que l’œuvre se termine sur une note de renouveau et d’espoir.

C’est assurément un très grand roman qu’a signé cette fois Karine Tuil. Pour ne rien gâcher, la plume est remarquable, l’écriture recherchée. A lire absolument.

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