Les secrets des milles et une nuits de Dalal Henry

C’est en participant à un partenariat entre Livraddict et les éditions Baudelaire (que je remercie tous les deux) que j’ai découvert ce livre.

Ce livre est un essai, une thèse de doctorat de psychologie.

Les contes des mille et une nuits sont très connus : Sharazhad, la fille du vizir, jeune femme astucieuse, raconte tous les soirs un conte à son époux le calife Shahryâr. Celui-ci, suite à une déception amoureuse, avait décidé de se marier chaque jour à une jeune vierge pour ensuite la tuer le lendemain, (ainsi elle n’aura pas le temps de le tromper !). Or, charmé par le conte, il laisse chaque jour la vie sauve à Sharazhad, afin d’entendre la suite.

A l’origine ce sont des contes oraux, qui ont été ensuite écrits tardivement. On trouve deux sources écrites arabes : une source plutôt égyptienne (édition Baruq) et une source plutôt syrienne. Les spécialistes pensent à une origine indo-persane, (on évoque l’existence d’un ancien manuscrit persan intitulé : Hazâr Hafsânè « Les mille contes » à l’époque des abbassides, vers le X siècle à Bagdad, qui serait un prototype, en quelque sorte).
Puis ils ont essaimé dans le monde arabe vers le VIII siècle et ont été islamisés, (manuscrit du XI siècle au Caire époque fatimide) on a rajouté alors d’autres contes, à connotation plus religieuse.
Dalal HENRY soutient, elle, la thèse d’une origine essentiellement arabe, plutôt syrienne, les contes auraient ensuite émigrés en Perse et, de là, ailleurs dans le monde arabe.
En réalité, les 1001 nuits ont subi une métamorphose importante et la morale du manuscrit persan a été remplacée par une morale plus arabe, plus islamique, de même, les copistes n’hésitaient pas à changer des contes, voire même à en supprimer pour en ajouter d’autres. Les contes ont ainsi été légitimés dans la culture islamique. Donc les controverses sur l’origine n’enlèvent rien au travail de Dalal Henry.
Elle s’appuie pour son analyse sur une édition arabe proche du manuscrit syrien, et le but de sa recherche est « l’étude des rapports de pouvoir dans les contes ». Elle note aussi que, à travers les contes, nous, lecteurs (et lectrices !) occidentaux, pourrions ainsi toucher du doigt « la vision du monde et la manière de penser d’une personne orientale. »

Les Mille et une Nuits, c’est comme des poupées gigognes : dans un conte on en a un autre, dans ce dernier un autre encore, contes imbriqués les uns dans les autres, narrateurs héros du conte contenant, le tout dans un conte-cadre : l’histoire de Sharazhad. C’est une pratique (renseignements pris) qui n’est pas unique dans la littérature orientale ancienne.
De même les personnages ressemblent souvent au vizir et au calife : il y a un effet miroir.
Dalal Henry pense que les différentes histoires ont toutes rapport avec Ja’far le vizir, figure historique (fin VIII siècle), qui lui-même a été tué avec sa famille, les Barmakides. Mais ce meurtre fait référence à un autre Ja’far, homme saint chiite, et donc il y a aussi dans ces récites des références à la persécution des chiites.
Là aussi, plusieurs niveaux…
Les contes des mille et une nuits sont pleins de créatures méchantes, jalouses, assassinats et meurtres, compassion aussi. Beaucoup de violence, surtout envers les femmes : femmes battues assassinées, femmes qui sont très souvent perfides, adultères et causent la ruine de leur amant. Mais certaines sont très savantes et rusées.
L’auteure insiste beaucoup sur la place des femmes dans le conte et s’exclame à tout moment sur leur mauvaise image, ou leur disparition de la place publique : les mères (de jeunes enfants,) ne sont pas présentes. Est-ce un scoop ? Tout le monde sait que les femmes mariées exerçant leur rôle d’épouse et de mère sont à la maison, à l’intérieur.

L’auteure compte 111 contes qu’elle dissèque et classe pour établir une analyse psychologique. Elle en sort des thèmes, situations, personnages-type….
L’analyse de ce conte est faite essentiellement au regard du pouvoir : pouvoir des hommes sur les femmes, pouvoir moindre des femmes sur les hommes, du calife sur son vizir, des rois sur le peuple, pouvoir de l’argent, pouvoir de la société sur l’individu, pouvoir de Dieu …. Et surtout, surtout, pouvoir de la parole : la parole, ici le conte, pour avoir la vie sauve, car il est plaisant à écouter, ou bien il est instructif et va influencer le jugement.

Dalal Henry dit que Les 1001 nuits ont aussi une dimension politique, permettant de parler de l’oppression des chiites, de faire parler l’opposition au pouvoir et critiquer les dirigeants.

Elle fait enfin un parallèle avec le Coran, le livre de référence ultime, qui lui-même est transmis oralement au Prophète. De même que le Coran sauve la vie des femmes (en leur donnant une vie décente) et celle des petites filles (qu’on enterrait vivantes à l’époque pré-islamique), de même la parole de Shahrazâd lui sauve la vie (et celle de toutes les autres femmes du royaume).

En conclusion, l’auteure dit que Les 1001 nuits est le récit d’une lutte de pouvoir entre les hommes et les femmes, la prise de pouvoir des hommes sur les femmes : les femmes, mauvaises, vont devenir bonnes, honnêtes et croyantes grâce au Coran . Elle explique que L’homme est entre la femme et Dieu. Il veut se rapprocher de Dieu pour être comme lui : tout-puissant et immortel. La femme lui permet d’exercer sa virilité, (son pouvoir), et lui permet de procréer, et vivre à travers les générations suivantes (une sorte d’immortalité). Sauf que la femme, par le désir qu’elle suscite, éloigne aussi ce pauvre homme de l’idée de Dieu. Il doit donc éloigner celle-ci.

Mon avis est mitigé. Ce livre a le mérite de résumer, d’énumérer et surtout de classifier les différents contes des 1001 nuits. A travers les contes, Dalal Henry nous parle de la culture musulmane et de la place des femmes dans l’imaginaire collectif.
Il est vrai que ce livre m’a permis de me plonger dans une littérature que je ne connaissais pas, dans l’histoire des débuts de l’Islam (scission entre les chiites et les sunnites), et surtout dans une période du monde arabe qui était très ouverte aux apports culturels extérieurs.

C’est vrai que je ne l’ai pas dévoré comme un roman, normal : il s’agit d’un essai.
J’ai mis pourtant beaucoup de temps pour le lire à cause de certaines affirmations que je trouvais un peu raccourcies, qu’il aurait fallu étayer un peu plus à mon sens, d’autres fois une même idée est reprise plusieurs fois et on a l’impression de tourner en rond, j’aurais aimé alors un peu plus de concision.
De plus, j’ai trouvé que certains passages étaient un peu en dehors du sujet, et ça me gênait car me détournait de la thèse du pouvoir. Le tout laissant une impression un peu « fouillis ».
Mais en laissant « reposer » cet ouvrage, je me suis dit par contre que ce livre est aussi un moyen de parler de la place des femmes en Islam. Dalal Henry pourrait peut-être dans un prochain livre, nous en apprendre davantage…

Pour lire Les 1001 nuits :
Les traductions sont nombreuses. La plus connue dans le monde occidental est celle de Galland, date du XVIII siècle (1704) et est une révélation en Europe. Galland a surtout utilisé la source syrienne. Bien sûr, Galland va uniformiser le vocabulaire, édulcorer les scènes trop érotiques et en fera un livre lisible par tous. On peut dire qu’il est à l’origine de L’engouement pour l’orientalisme. Edition Garnier Flammarion et sur Gallica par exemple.
La traduction anglaise de Richard Francis Burton (dans les années 1880) est plus érotique.
La traduction de Mardrus début 20ème est beaucoup moins chaste aussi (chez robert Laffont édition collection Bouquin).
La traduction de René Kawam (commencée dans les années 60) aux éditions Phébus (1986) a le mérite d’être faite à partir des manuscrits originaux anciens (et non à partir d’éditions arabes).
Enfin la traduction d’André Miquel et Jamel Eddine Bencheickh en Folio classique (1991-1996) et depuis peu dans la Pléïade (à partir de l’édition arabe « Baruq ») est réputée.

Que vous dire de plus? Ce livre a eu le mérite de me pencher sur ce conte qui est tellement riche, de me renseigner, d’apprendre de nouvelles choses c’est pourquoi je remercie encore Livraddict et les éditions Baudelaire.

Les secrets des mille et une nuits
Dalal Henry
Editions Baudelaire

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1 commentaire

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  1. Visiblement tu en savais déjà beaucoup avant de lire ce livre, ou alors tu t’es bien renseignée par la suite ! Je pense que j’en ai appris plus que toi en lisant, et du coup je suis moins critique aussi. En tous cas merci pour toutes ces références sur les textes originaux !