La parole contraire d’Erri De Luca

La parole contraire, Erri de Luca
95 pages, Folio (Le Forum) 2017
Traduit de l’italien par Danièle Valin

Résumé :

Une réflexion sur la liberté d’expression et la parole contraire dans la société, à partir de l’expérience personnelle de l’auteur, qui se bat contre la construction d’une ligne TGV dans la vallée de Suse et est accusé d’incitation au sabotage.

Mon avis :

C’est un petit livre qui se lit d’une traite ou presque. Ce court pamphlet concentre toute l’indignation de l’écrivain Erri de Luca face aux poursuites judiciaires dont il fait l’objet. Pourtant, loin de nier les accusations portées contre lui, il revendique les paroles qu’on lui reproche, tout en démontrant méthodiquement pourquoi, à ses yeux, ces poursuites sont injustifiées.

Dans la lignée d’une flopée d’écrivains et d’artistes militants, Erri de Luca réclame haut et fort le droit d’exprimer un avis contraire au politiquement correct, le droit de se prononcer publiquement contre un projet qu’il juge néfaste pour diverses raisons, le droit d’employer des mots lourds de sens. Et il se livre à un décorticage minutieux des termes qu’il a employés (« sabotage »), de ce dont on l’accuse (« incitation ») pour s’interroger sur la capacité des mots et de ceux qui les prononcent à faire réagir ceux qui les entendent.

C’est l’un des aspects qui a éveillé ma curiosité : son argumentation porte notamment sur le sens du mot « sabotage ». Une question pas si simple qu’elle en a l’air, parce que tout l’enjeu des poursuites porte justement sur l’interprétation de ce terme. Faut-il le prendre au sens premier, comme l’acte matériel passible de poursuites pénales, ou bien faut-il l’entendre au figuré, comme le fait de « chercher à contrarier ou à neutraliser » un projet – sans préciser par quels moyens, et encore moins s’il s’agit de moyens légaux ou illégaux ? La proximité de l’italien avec la langue française permet de transposer sans souci la problématique linguistique à notre côté des Alpes.

Au-delà de l’aspect « technique » qui pourrait passer pour un ergotage futile – mais qui constitue pourtant la base de l’activité de bien des juristes qui s’écharpent sur la signification de termes par ailleurs considérés comme dénués d’ambiguïté –, l’auteur pose la question de la portée de la parole publique. Un écrivain, parce qu’il est un personnage public, peut-il être responsable de la manière dont son discours est susceptible d’être perçu et peut-on lui reprocher les actions d’autres personnes qui ont peut-être décidé de s’inspirer de ses paroles ?

La seconde partie du livre est consacré à un entretien entre le journaliste Gilles Luneau, Erri de Luca et José Bové intitulé « Du sentiment de justice et du devoir de désobéir ». Là encore, c’est un intéressant échange qui éclaire les opinions et les actes des deux militants à la lumière de leur expérience et de leur conception de la vie, de la justice et de la liberté. C’est à nouveau un passage sur le sens des mots qui m’a marquée – « démontage » ou « saccage » du MacDo par José Bové ? –, parce que tout revient à la définition qu’on donne aux mots et aux choses.

Qu’on soit d’accord ou pas avec Erri de Luca et José Bové, c’est un petit ouvrage très intéressant qui donne à réfléchir, et je remercie vivement Livr@ddict et les éditions Folio de m’avoir offert ce partenariat !

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