L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante

Une lutte perpétuelle pour tenter d’échapper à son milieu

C’est avec plaisir que l’on retrouve Elena suite à la sortie de son roman : elle est sur le point d’épouser Pietro, professeur d’université de la renommée famille Airota et de partir vivre à Florence tandis que Lila vivote et trime dans la boucherie de Soccavo près de Naples.

Bien qu’elles aient une personnalité et une vie complètement opposée, elles restent attirées l’une à l’autre comme des aimants, se déchirent et se retrouvent inlassablement. Leur relation alambiquée et de plus en plus toxique est entrecoupée de faits historiques auxquels tous leurs anciens camarades participent: la lutte des classes, le communisme, le fascisme, le féminisme, l’éducation, le déclin de Naples …

A travers leurs vies familiales et professionnelles, c’est tout un pan de l’histoire de l’Italie des années 70 qui nous est révélé.

Contrairement à ses prédécesseurs, ce roman prend donc un véritable tournant politique. Quant à la partie romanesque, truffée de rebondissements, une chose est sûre : vous ne serez pas au bout de vos surprises !

Kiss me Deadly de Nathy

Je dois dire que j’avais très envie de découvrir un roman de Nathy, depuis que j’avais entendu les retours élogieux sur son dernier roman. Pour ce livre, j’ai été sélectionnée par les éditions Lune écarlate pour le lire en partenariat, ce qui m’a ravie ! Merci encore mille fois !

Kiss me deadly dépeint l’univers crade, violent, décadent d’un groupe de vampires, les Ichoriens. Au tout début de l’histoire, on y suit Edern, qui est prince,  et qui retrouve son jeune frère Swann, qu’il n’a plus revu depuis très longtemps. Enfin, par jeune frère, j’entends simplement son benjamin, parce que le monsieur a un certain âge, quand même.

Swann, tout comme le Lestat d’Anne Rice, s’illustre par ses activités artistiques. Il présente à son frère un projet en ce sens, qui est de réunir en un même lieu différents talents. L’ambiance qui l’entoure est marquée par la cruauté, le sang, la drogue et  l’alcool (tout un programme).  Agé de dix mille ans, Swann ingère de l’acide ainsi qu’une mystérieuse boisson concoctée par ses soins et censée l’aider à « tenir le coup ». Même aux yeux des autres vampires, son comportement est surprenant de nihilisme et de détachement exacerbé. Il se livre à tous les excès, sans oublier d’ajouter  le sexe à la liste, bien entendu.

Rien ne semble le préoccuper en dehors des plaisirs immédiats. Le monde pourrait s’écrouler, qu’il ne tournerait même pas la tête. Un personnage très séduisant, dans son genre.
On assiste à la naissance du club de Swann, le Fun House. Swann  est un artiste touche-à-tout : il chante sur scène, peint des tableaux et réalise même des tatouages. Même en tenant compte de sa condition d’immortel, son comportement vis-à-vis de ses amants est particulièrement cruel : il se sert des autres comme s’ils étaient des objets, il n’a que faire de leur admiration ou de leur affection. Après avoir éconduit une jeune fille, il brisera le cœur et la destinée d’un jeune punk trop ébloui par sa beauté. Ceux qui tombent amoureux de lui peuvent réellement se brûler les ailes, comme s’ils s’étaient approchés beaucoup trop près d’une flamme.

Les thèmes évoqués ne se réduisent pas à ceux qui touchent les créatures de la nuit, ce sont des thèmes plus universels, humains finalement ; tels que la difficulté à aimer. Ceux qui aiment en sens unique se consument et se détruisent.

J’ai beaucoup apprécié la plongée dans l’univers de Swann, sa vie de perdition, sa désinvolture destructrice. Le récit nous ramène à une autre époque, celle des scènes punks, qui est tout à fait mon genre, d’ailleurs. La dernière partie du récit est particulièrement éclairante dans le sens où elle raconte la naissance de futures légendes, devenus atrocement sadiques suite à des souffrances amoureuses, à une trop grande jalousie ou à la perte d’un amant précieux. On découvre ici l’origine de la monstruosité.

Nathy ne fait aucune concession dans les portraits de ses personnages, elle les montre sans fard même lorsqu’ils sont méprisables, perdus dans la déchéance, d’un égoïsme total. Son univers me semble cousin de celui d’Anne Rice, tout en ayant ses propres spécificités. La lecture est très immersive, vraiment facile, fluide et ce malgré l’usage de tout un vocabulaire très bien maîtrisé. Je recommanderais ce livre sans hésiter, et en ce qui me concerne c’est avec grand plaisir que je découvrirais d’autres livres de cet auteur à l’avenir.

Chanson douce de Leïla Slimani

Dès le commencement, on se sent happé par le style de Leïla Slimani qui maîtrise parfaitement sa trame narrative. Elle nous annonce d’emblée le meurtre de deux enfants par leur nounou d’apparence parfaite, pour revenir ensuite dans le passé et révéler comment cela a pu se produire. On saisit au fur et à mesure de la lecture certains indices troublants sur Louise, son passé, son quotidien morose, ses humiliations, sa solitude.

Et puis il y a aussi d’un autre côté le train-train quotidien de la maman, le refus de tomber dans une routine et de n’avoir plus qu’à s’occuper des enfants et du ménage – un aspect qui m’a rappelé La condition pavillonnaire et le « malaise » que certaines femmes ressentent en tant que femmes au foyer.

Alors, petit à petit on reprend une vie sociale, on se décharge, on laisse la nounou s’installer, préparer à manger, accomplir les tâches domestiques. Et s’immiscer dans sa famille au point de partir en vacances ensemble, rester parfois dormir.

La frontière invisible amie-employée entre la baby sitter et la maman est si ténue que les limites ont largement été dépassées et qu’un retour en arrière n’est plus envisageable. Pas dans ce récit en tout cas, inspiré d’un fait divers. Une histoire glaçante qui n’est peut-être pas conseillée aux futures mamans désireuses de confier leur progéniture à un inconnu et contée avec un tel talent qu’on y croirait presque.

Le Club des Incorrigibles Optimistes de jean-Michel Guenassia

Un mystérieuJx club d’échecs au fond du Balto de Denfert-Rochereau rassemble des exilés des pays de l’Est qui ont laissé toute une vie de l’autre côté pour sauver leur peau ou poursuivre leurs idéaux. Un club d’optimistes qui gardent le moral parce que tout ce qu’ils ont vécu avant leur permet de réaliser qu’ils ont de la chance d’être encore en vie aujourd’hui.

Michel Marini, 12 ans, est le narrateur de l’histoire. Il est aussi un lecteur compulsif, avide de films, de musique et de photos. Il se lie d’amitié avec les membres du club – parmi lesquels Kessel et Sartre – découvre leur vie passée et nous fait partager la sienne au sein de sa famille compliquée.

Nous sommes en 1959 : l’époque du rock’n’roll et de la résistance, la guerre d’Algérie, le mur de Berlin, le KGB, le communisme … Guenassia nous présente une fresque historique grandiose sur le Paris des années 60 dont vous vous délecterez les yeux fermés tant le style est fluide. Des réflexions sur la chance qui n’arrive qu’une fois, l’amour, la mémoire, la religion…

Et une pensée optimiste parmi tant d’autres pour finir :

« Pour éliminer le chagrin, il y a trois remèdes. Il faut manger. Un bon repas, des gâteaux, du chocolat. Ensuite, écouter de la musique. On se fait toujours avoir. On oublie. Il y a peu de chagrins qu’un moment avec Chostakovitch n’ait pas effacés, même quelques minutes. Le cinéma. Trois ou quatre films d’affilée. Là, on oublie tout. »

La variante chilienne de Pierre Raufast

La variante chilienne, qu’est-ce que c’est ? Un jeu de cartes, pardi ! Ici ses règles sont éludées, c’est surtout un prétexte pour raconter des histoires toutes plus farfelues les unes que les autres. Il est dit que les souvenirs se nourrissent de nos émotions et que sans émotion, il n’y a pas de souvenir. Voilà pourquoi Florin, suite à une opération, a perdu ses souvenirs et conserve des cailloux dans des bocaux étiquetés par année pour les lui rappeler. Il est riche de ses cailloux et de ses histoires et les dévoile un à un à ses 2 voisins et à nous autres lecteurs.

Laissez libre cours à votre imagination, ouvrez votre esprit : un village où il pleut pendant douze ans, un homme qui parle couramment 15 langues et souhaite retrouver la voix de Clovis dans un vase, une femme coulée dans le béton d’une piscine transformée en potager, ne sont que quelques-unes des histoires rocambolesques à souhait que vous relate Florin. Il forme un tendre trio avec Pascal le prof philosophe et Margaux, l’élève rêveuse de 18 ans, traumatisée et d’une grande maturité pour son âge. Et nous offre une belle réflexion sur la mémoire et un moment de lecture jubilatoire.

« Nous étions comme des personnages de Giono. De ceux qui discutent fraternellement sur un plateau de haute Provence, avec la complicité d’Orion-fleur de carotte et la beauté poétique d’un champ de narcisses. ».

Soit dit en passant au final, on ignore comment se joue une partie de variante chilienne mais est-ce bien le plus important ?